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Pratiques bancaires durables dans la région ASEAN

Le 21/07/20 à 18h13

 

Juan Salazar

Juan Salazar - Directeur, analyste en investissement responsable

Nina Roth

Nina Roth - Directrice, analyste en investissement responsable


Les arguments économiques en faveur de l’intégration par les banques d’un processus de due diligence solide visant à identifier les risques environnementaux et sociaux dans leurs activités de prêt et de souscription sont très clairs : ce processus permet d’améliorer la gestion globale des risques, il aide à identifier de nouvelles opportunités commerciales et il renforce la réputation et la valeur de la marque.

Une étude réalisée en 2019 par MSCI établit que les banques enregistrant des scores ESG élevés affichent également de meilleures performances, des profils de risque plus faibles et des valorisations plus intéressantes.

L’Asie du Sud-Est est très vulnérable aux impacts environnementaux et sociaux négatifs, et notamment au changement climatique. Cependant, les banques de la région, y compris celles des pays membres de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), ont mis du temps à vérifier les systèmes de gestion des risques existants pour s’assurer qu’ils prennent en compte les facteurs de risque liés au développement durable, lesquels revêtent une importance croissante. Cela peut avoir des répercussions négatives sur la qualité du crédit et, en fin de compte, sur les résultats.

En 2019, nous avons cherché à intensifier nos efforts d’engagement auprès des banques les plus importantes et les plus influentes de la région afin de les encourager à améliorer l’intégration des questions environnementales et sociales dans les systèmes de gestion des risques, notamment de crédit. Notre engagement, tout en privilégiant la gestion des risques, a également abordé une dimension plus stratégique des pratiques bancaires durables, à savoir les implications et les opportunités commerciales découlant des défis environnementaux, sociaux et de développement de notre époque.

Nos attentes par rapport à cet engagement

Nous avons contacté 15 banques cotées en bourse possédant d’importantes activités bancaires de gros en Indonésie, en Malaisie, en Thaïlande, aux Philippines et à Singapour. Nous avons entamé une procédure d’engagement auprès de certaines de ces banques sur des questions de pratiques bancaires durables pour une période de cinq ans minimum.

Nos recherches pour ce projet se sont inspirées de l’outil d’évaluation des pratiques bancaires durables (SUSBA), développé par le Fonds mondial pour la nature (WWF). Dans sa mise à jour de 2019, l’outil montre comment 35 banques cotées de la zone ASEAN parviennent à intégrer les critères ESG dans leur stratégie d’entreprise et leur processus décisionnel.

Dans le cadre de cette procédure d’engagement, nous avons demandé à ces groupes :

• De renforcer les systèmes de gestion des risques existants en établissant des politiques et des procédures environnementales et sociales au niveau de l’intégration des clients, de l’exercice de due diligence et des transactions – en mettant particulièrement l’accent sur les clients issus des secteurs ayant un impact élevé sur le développement durable (par exemple les industries extractives, l’agriculture, l’alimentation et les boissons.

Principales conclusions

Toutes les banques avec lesquelles nous avons été en contact reconnaissent que l’exposition aux risques ESG intégrés dans leurs portefeuilles de prêts commerciaux et aux entreprises peut avoir un impact sur la qualité de crédit de ces portefeuilles.

Toutefois, seule une poignée de grandes banques ont élaboré et mis en œuvre des mesures significatives pour gérer ces risques.

Ces mesures comprennent des politiques et des procédures spécifiques comme des outils de due diligence et de suivi, une capacité interne à identifier et à gérer les risques environnementaux et sociaux, et une bonne communication de l’information.

Nous avons constaté que les banques singapouriennes sont à la pointe de la gestion des risques sociaux et environnementaux (RSE), et affichent des pratiques de plus en plus alignées sur celles des grandes banques européennes et nord-américaines. Les banques des autres pays de la zone ASEAN sont encore en retard par rapport à ce que l’on considère comme les bonnes pratiques ; cependant, certaines d’entre elles ont commencé à prendre des mesures afin de rattraper leur retard.

• D’impliquer plusieurs équipes d’experts dans toute l’organisation, y compris les équipes chargées du développement durable, de la gestion des risques et des clients, dans l’élaboration et la mise en œuvre des procédures de gestion des risques environnementaux et sociaux.

• D’intégrer des facteurs de développement durable permettant d’étayer les décisions de financement au niveau du portefeuille.

• D’étudier et de développer des procédures dédiées à la gestion des risques climatiques, en utilisant les recommandations du groupe de travail sur l’information financière liée au climat (TCFD).

• D’établir des procédures internes pour la surveillance réglementaire liée au développement durable.

• De développer des produits et services innovants pour répondre aux défis liés au développement durable.

• D’améliorer l’information sur la gestion des risques et opportunités significatifs sur le plan environnemental et social.

• De mettre en place une gouvernance adéquate pour garantir la responsabilité des questions de pratiques bancaires durables au plus haut niveau.

Voici quelques-unes de nos principales conclusions :

• La mise en place de pratiques de gestion RSE a clairement pris une place prépondérante dans la liste des priorités de l’équipe dirigeante et du conseil d’administration. Nous attribuons ce phénomène à la pression croissante exercée par la réglementation, les investisseurs et la société civile, ainsi qu’à la prise de conscience de l’impact des mégatendances économiques, environnementales et sociales qui se concrétisent rapidement.

• Toutes les banques avec lesquelles nous avons échangé ont mis au point des cadres de gestion RSE avec différents niveaux de sophistication. Dans l’ensemble, nous avons constaté que la plupart d’entre elles doivent encore combler les lacunes dans la mise en œuvre – notamment en ce qui concerne les procédures de contrôle de conformité avec leurs propres politiques et plans d’action en matière de gestion RSE en cas de violation.

• La publication des cadres de gestion RSE et des résultats de leur mise en œuvre, y compris le profil RSE des portefeuilles de prêts, doit être améliorée.

• Les banques n’ont pas encore identifié de manière approfondie l’ampleur de l’exposition de leurs portefeuilles aux risques liés au changement climatique, ni élaboré une stratégie pour mesurer et gérer ces risques.

• La plupart des banques de la zone ASEAN sont d’importants bailleurs de fonds de l’industrie de l’huile de palme en Indonésie et en Malaisie. Certaines d’entre elles ont formulé des recommandations ou des exigences pour prévenir les risques environnementaux et sociaux spécifiques à ce secteur. Ces exigences se limitent généralement au respect des réglementations ou des systèmes de certification locaux, tels que les normes pour l’huile de palme durable en Indonésie (ISPO) et en Malaisie (MSPO). Nous reconnaissons l’importance de ces programmes pour favoriser le caractère durable de la culture et de l’approvisionnement en huile de palme ; toutefois, les exigences en matière de certification ne sont pas aussi strictes que celles des normes internationales, telles que la Table ronde pour une huile de palme durable (RSPO).

• De nombreuses banques ont développé pour leurs clients des produits et des services financiers « verts », lesquels privilégient essentiellement les énergies renouvelables et les bâtiments écologiques. Nous signalons que les banques thaïlandaise Kasikornbank et indonésienne Bank Rakyat ont lancé avec succès des obligations sur le thème du développement durable. Cependant, les banques n’ont pas développé de stratégies globales visant à saisir les opportunités liées à la transition vers une économie bas carbone.

Perspectives et étapes suivantes

Nos échanges avec les 15 banques de la zone ASEAN, et notre analyse des informations qu’elles ont rendues publiques, ont confirmé que toutes – à des degrés de sophistication divers – reconnaissent les impacts potentiels des risques environnementaux et sociaux sur la qualité du crédit et le profil de risque de leurs portefeuilles de prêts. En général, il existe cependant une marge de progression importante en ce qui concerne le cadre et la mise en œuvre des politiques, de la gouvernance et de la publication des informations existantes en matière de gestion RSE.

Étant donné la vulnérabilité élevée des pays de la région aux impacts du changement climatique, nous sommes particulièrement préoccupés par le fait que les banques n’ont pas encore pris de mesures décisives pour identifier ou gérer les risques et opportunités liés au changement climatique dans leurs portefeuilles. C’est pourquoi elles sont confrontées à des risques sans précédent dans leurs bilans et risquent de passer à côté d’opportunités importantes pour aider leurs clients à évoluer vers des modèles économiques plus durables dans des secteurs tels que l’alimentation, l’énergie, les infrastructures ou les transports.

À l’avenir, nous prévoyons de poursuivre notre engagement auprès des banques de la zone ASEAN pour les encourager à continuer d’améliorer leurs pratiques globales de gestion RSE. Qui plus est, nous nous appuierons sur nos travaux effectués dans le cadre de notre projet d’engagement 2020 « Les institutions financières et le risque climatique » pour demander aux banques de la zone ASEAN une gestion rigoureuse des risques et des opportunités climatiques.

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