Gouvernance

La CDPQ va étayer ses investissements en infrastructures

Le 02/03/21 à 07h38
La Caisse de dépôt et placement du Québec investit en direct dans la classe d’actifs des montants de plus en plus importants, n'hésite plus à être majoritaire et remonte la filière vers le « greenfield ».
Emmanuel Jaclot, premier vice-président et chef des infrastructures de la Caisse de dépôt et placement du Québec

« Nous apportons du capital constructif », sourit Emmanuel Jaclot en soulignant le double sens du mot. Le Français, premier vice-président et chef des infrastructures de la Caisse de dépôts et placement du Québec, supervise un portefeuille d’actifs de 31,7 milliards de dollars canadiens (à fin 2020, soit 20,7 milliards d’euros). Depuis sa première autoroute au Canada il y a 20 ans, l’institutionnel est devenu un mastodonte des infrastructures mondiales. « Le portefeuille a doublé de taille depuis 3 ans et devrait doubler à nouveau d’ici quatre ou cinq ans, poursuit-il. La proportion d’infrastructures va augmenter au sein du portefeuille car la duration et la volatilité de la classe d’actifs collent bien avec les horizons des caisses d’assurances et de retraite québécoises pour qui nous travaillons. Nous avons l’ambition de la porter à 14-15% du portefeuille. » Elle en pèse actuellement plus de 8%.

La Caisse québécoise investit principalement en direct, même si elle a déjà participé à des fonds d’infrastructure par le passé. Emmanuel Jaclot mène une équipe de 75 personnes réparties entre les bureaux de Montréal, Sydney, Paris, Sao Paulo, New Dehli, Mexico et Singapour, ce qui permet de sourcer leurs propres opportunités. Le bureau de Paris et sa quinzaine de personnes est sous la responsabilité de Vivian Nicoli, nommée il y a quelques mois. Les tickets d’ « équité », comme on dit dans la Belle Province, ont pris du poids en même temps que croissait les actifs sous gestion de la Caisse : ils sont passés en quelques années de 500 millions à 1 milliard de dollars canadiens par projet à plusieurs milliards. Pour les dossiers les plus petits, la décision est prise au niveau de la direction des infrastructures avec le comité des risques, et par le conseil d’administration pour les plus gros tickets.

L’investisseur s’est aussi enhardi sur le niveau de détention des actifs : initialement minoritaire avec des droits de préférence, il devient volontiers majoritaire, jusqu’à détenir 100% du capital. Et sa plus grande caractéristique réside dans sa patience : il n’a virtuellement aucun horizon de sortie. Il est ainsi au capital du groupe français de transports publics Keolis depuis 2012, ou de l’aéroport d’Heathrow depuis 200­6. Il cultive aussi des relations de long terme avec les grands constructeurs sources d’opportunités, comme Engie, avec qui une opération dans les réseaux de gaz a été conclue au Brésil.

Un portefeuille diversifié

Sur cinq ans, le portefeuille affiche un rendement de 8,9 %, contre un indice à 9,1 %, d’après les résultats 2020. Sa performance est attribuable presque à parts égales à l’appréciation de la valeur des actifs, entre autres dans les secteurs de l’énergie renouvelable et des ports, et à leur rendement courant élevé. Sur un an, le portefeuille affiche un rendement de 5,1 %, malgré des actifs aéroportuaires -représentant près de 10 % du portefeuille- durement touchés par la pandémie, surtout en Europe.

« Pour les aéroports la crise actuelle est un vrai test, nous n’avions pas anticipé plus d’un an presque sans trafic, et le fret ne compense pas la baisse des passagers. Nos deux aéroports, Heathrow à Londres et l’aéroport de Budapest, étaient bien capitalisés, et nous avons de la chance d’avoir un horizon d’investissement à très long terme. Nous nous préoccupons surtout de savoir quand le trafic de passagers va repartir et Heathrow travaille sur la trésorerie et la maitrise des coûts d’exploitation afin de redémarrer le plus vite possible », assure Emmanuel Jaclot. Le portefeuille comprend également une participation dans Eurostar depuis 2015, presque à l’arrêt depuis un an.

« Notre portefeuille est investi pour moitié en énergie avec par exemple une participation de 63% dans Invenergy Renewables en Amérique du Nord ou de 51% dans le développeur solaire indien Azure ; à 40% en transport avec notamment le groupe portuaire DP World et le reste en infrastructures sociales et télécom », liste le chef des infrastructures. Dans les infrastructures sociales, la Caisse est aussi devenue actionnaire du groupe de maisons de retraites français Colisée.

Prince Rupert Port DP World
Le port canadien Prince Rupert, opéré par DP World

Prendre le risque de construction

Investir en direct, c’est aussi accélérer la courbe d’apprentissage d’une classe d’actifs. La CDPQ apprécie les investissements dans les plateformes d’infrastructures, sous forme de société avec une équipe de management qui achète et fait construire des actifs. Cela permet de faire à la fois du « greenfield », c’est-à-dire financer la construction d’actifs nouveaux, et du « brownfield », des actifs déjà en service.

« Historiquement, les institutionnels comme nous ne souhaitaient pas prendre le risque de construction, mais, après quelques projets réussis, nous avons lancé un projet de construction de métro léger, le REM à Montréal, avec une centaine de personnes dans une équipe ad hoc de notre filiale CDPQ Infra, illustre l’investisseur. Mettre ainsi un pied dans le « greenfield » nous a décomplexés : En décembre dernier nous avons lancé un projet à Taïwan avec le danois Ørsted et Cathay Private Equity dans l’éolien en mer. » La transaction totale de la CDPQ et de ses co-investisseurs dans le parc éolien Grand Changhua 1 se monte à 2,2 milliards d’euros.

REM Montréal
Le REM de Montréal

Objectif décarbonation

Membre de la « Net-Zero Asset Owners Alliance », la CDPQ a engagé des actions climatiques. « Nos équipes sont alignées avec notre horizon long terme : pas de « carried interest », pas de « management fees » facturées à nos clients ou sociétés, et notre objectif est de maximiser la valeur dans la durée. En revanche, une partie de notre rémunération dépend de l’atteinte d’objectifs de décarbonation (-25% entre 2018 et 2025), et ce pour tous les salariés de la Caisse. Nous sommes alignés avec les objectifs de l’accord de Paris, et nous espérons atteindre la neutralité carbone avant 2050. »

Dans le portefeuille d’infrastructures, cela se décline dans l’optimisation du mix énergétique des sociétés. Par exemple, pour une entreprise de bus aux Etats-Unis, utiliser des véhicules propres l’aidera à gagner des appels d’offre. Si la CDPQ n’interdit pas spécifiquement d’investir dans le charbon, Emmanuel Jaclot n’a pas vu passer de dossier lié à cette énergie fossile depuis très longtemps, car les énergies renouvelables cochent plus de cases en termes de décarbonation. Pour les centrales thermiques déjà en portefeuille, l’actionnaire préfère les accompagner dans leur transition énergétique, comme en déconstruisant une centrale à charbon pour qu’elle passe à un équilibre entre énergies renouvelables et gaz.

Convictions

L’équipe infrastructure compte bien continuer à présenter des progrès. « Nous allons insister sur les critères de gouvernance, notamment sur la diversité des conseils d’administration et des comités de direction, souligne Emmanuel Jaclot. Pour l’énergie et les transports, l’accent est mis sur la réduction des émissions de CO2, et sur la façon d’améliorer l’utilité des actifs en termes de résilience et de services rendus aux clients. A l’avenir, nous voulons faire croître nos plateformes, et voir où nous pouvons déployer du capital par croissance organique ou fusions acquisitions pour créer de la valeur. » Sans compter le nombre des années...

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