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Opinion

« Revisitons les placements financiers sous l'angle de la démocratie »

Le 19/04/22 à 07h42

par

Vincent Auriac

Vincent Auriac, président fondateur du cabinet de conseil Axylia, évoque dans une tribune pour Instit Invest les problématiques liées à l'investissement ESG et à la détention d'actifs émis par des pays autoritaires.
Vincent Auriac

La guerre en Ukraine nous invite à revisiter les placements sous l’angle de la démocratie. Et porter le regard plus loin que Moscou. En France, 14 fonds investis en Russie et en Chine s’auto déclarent « article 8 » au titre de la réglementation SFDR et sept fonds investis sur la Chine détiennent même le Label ISR (source Quantalys).

Une analyse de Bloomberg a même trouvé 13 fonds ESG classés « article 9 » et détenant des actifs russes. Depuis janvier, les fonds «russes» ont perdu 40% (avant que la bourse soit fermée et les souscripteurs dans l’incapacité de revendre) et les fonds « chinois » de 15% à 20%.

Impossible d’identifier les pertes des gérants qui ont saupoudré leurs fonds d’actifs russes, revendus en catimini. Les fonds et ETF spécialisés sur ces pays pesaient 103 milliards de dollars avant la crise, 20,8 milliards après cessions expresses au tout début de la guerre et les décotes massives, selon Bloomberg. Avec la baisse, cette exposition est devenue une paille à l’échelle des 100.000 milliards de dollars de la gestion d’actifs mondiale.

La documentation de ces fonds évoque évasivement la prise en compte des Droits de l’Homme, à travers la notation ESG. Les Droits de l’Homme c’est très sérieux, on le voit aujourd’hui. Pour le conseiller financier que je suis, il vient ces questions : comment justifier à son client qu’il possède des actions russes ou chinoises, deux régimes autoritaires ? Quelles certitudes ont réuni ces 14 gérants pour s’auto convaincre d’y investir ? Est-il justifié que la note ESG ou un Label ISR oublie le critère démocratie ?

En 2015, avec la chute des taux souverains à zéro en Europe, j’avais regardé les fonds obligataires investis dans les pays émergents. Depuis toujours, ma clientèle d’associations et de fondations me rend attentif aux grandes questions sociétales. Nous sommes en France, pays des droits de l’Homme. J’utilise depuis longtemps les travaux de Transparency International. Ma société Axylia a aidé à financer dans ce cadre « la Maison des Lanceurs d’Alerte ».

Une initiative avait alors attiré mon attention. En 2013, le gérant belge Petercam lançait la stratégie Emerging Markets Sustainable. Les pays étaient sélectionnés à partir des travaux de l’ONG Freedom House. Déjà, la Russie était notée « non libre » et donc écartée. J’avais finalement trouvé des classes d’actifs plus impactantes et moins volatiles que les obligataires émergentes.

Un constat confirmé par la dernière analyse ESG réalisée récemment par Moody’s qui montre clairement que les problèmes existaient avant l’invasion de l’Ukraine. Principes Les précédents de gérants attentifs existent donc, sans être taxé par certains de vouloir refaire l’histoire après coup. Les gérants ont failli par oubli des principes et par absence de dialogue avec leurs clients. La notation ESG, les Labels et la réglementation SFDR rendent à peu près tout responsable !

La réalité c’est que seulement 25% des pays de l’indice JP Morgan Emerging Markets obtiennent la moyenne à l’indice de corruption de Transparency International ! L’histoire financière nous rappelle tragiquement une fois de plus qu’il est coûteux d’oublier les principes.

A ses débuts, il y a quarante ans, la finance responsable s’appelait finance éthique ! Un mot qui a disparu trop tôt pour laisser place à une palanquée d’acro- nymes, abscons pour le grand public. N’oublions pas deux évidences. La finance éthique a commencé par les exclusions. Et en 2022, il est dangereux de ne pas se concentrer sur le changement climatique en s’abritant derrière la notation ESG. Chez Axylia, cette attention s’appelle le Score Carbone. Oublier ces deux évidences, c’est la garantie d’être châtié et de tromper son client.

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